15 octobre 2026

Recourir à un freelance : les questions juridiques à se poser avant de confier une mission

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Pour une mission ponctuelle ou récurrente, recourir à un freelance plutôt qu’embaucher présente un intérêt économique réel : une compétence mobilisée au moment utile, de la souplesse, pas d’engagement durable. Mais ce choix se paie parfois plus tard, lorsque la mission dérape ou que le freelance repart avec clients et méthodes. Lorsqu’une entreprise nous consulte sur le sujet, les questions se posent dans le même ordre, et chacune conditionne la suivante.

Que confie-t-on, et comment l’écrire ?

Tout commence par la définition du besoin. Une mission délimitée, avec un résultat attendu et une durée, relève naturellement de la prestation de services. Un besoin permanent, exercé dans l’organisation de l’entreprise comme celui d’un salarié, s’en accommode moins bien : la qualification de la relation ne dépend pas de l’étiquette choisie, mais des conditions réelles d’exécution. Si la mission passe par un intermédiaire, il faut aussi s’assurer qu’elle ne se réduit pas à un prêt de main-d’œuvre à but lucratif, interdit lorsqu’il est exclusif (article L. 8241-1 du Code du travail).

Ce besoin doit ensuite être traduit dans un contrat. Une fiche de mission ou un bon de commande fixe un prix et un objet ; il ne dit rien de ce qui se passe lorsque la mission change de périmètre, s’interrompt ou se termine mal. Le contrat de prestation précise les livrables, les délais, le prix, les modalités d’acceptation, la responsabilité de chacun, la confidentialité et les conditions de modification, d’annulation et de fin de mission. Si le freelance accède aux données personnelles de vos clients, le RGPD impose d’encadrer cet accès par écrit.

La propriété des livrables appelle une clause expresse : chaque droit d’auteur cédé doit être mentionné distinctement et le domaine d’exploitation délimité quant à son étendue, sa destination, son lieu et sa durée. À défaut, l’entreprise peut payer un livrable dont elle n’a pas la pleine maîtrise.

Et si le freelance travaille pour vos propres clients ?

Cette situation est fréquente : le freelance exécute une partie d’une commande que vous avez vous-même reçue. On entre alors dans la sous-traitance, par laquelle un entrepreneur confie, sous sa responsabilité, à une autre personne tout ou partie du contrat conclu avec le maître de l’ouvrage (article 1 de la loi du 31 décembre 1975). Votre responsabilité envers votre client reste entière, vous devez faire accepter le sous-traitant et agréer ses conditions de paiement par ce dernier.

S’y ajoute une obligation de vigilance : le donneur d’ordre vérifie, à la conclusion du contrat puis périodiquement, que son cocontractant s’acquitte de ses obligations déclaratives. Il est réputé l’avoir fait s’il se fait remettre une attestation de vigilance de l’Urssaf et les justificatifs d’immatriculation, à la conclusion puis tous les six mois.

Ces obligations se renforcent. La loi du 25 juin 2026 relative à la lutte contre les fraudes sociales et fiscales crée un article L. 8222-1-1 : le maître de l’ouvrage doit vérifier périodiquement, jusqu’à la fin d’un contrat de sous-traitance d’un montant minimal, que le sous-traitant qu’il accepte satisfait à ses obligations déclaratives. L’article L. 8222-2, qui organise la solidarité financière, est modifié pour viser aussi celui qui manque à cette obligation ; son entrée en vigueur est fixée par décret, au plus tard six mois après la promulgation. Depuis le 27 juin 2026, la fermeture administrative temporaire peut en outre viser l’établissement où il a été recouru sciemment aux services de celui qui exerce un travail dissimulé (article L. 8272-2). Prévoir ces vérifications dans le contrat, avec les pièces et leur périodicité, devient une bonne pratique.

Comment piloter la mission sans créer de lien de subordination ?

Une fois la mission lancée, la question change de nature : il ne s’agit plus de ce que dit le contrat, mais de la manière dont la collaboration se déroule. Les personnes immatriculées, par exemple en micro-entreprise, sont présumées ne pas être liées à leur donneur d’ordre par un contrat de travail. La présomption tombe lorsque l’on constate un lien de subordination permanant pendant la fourniture des prestations.

La Cour de cassation juge que la relation de travail dépend des conditions de fait de l’activité, le lien de subordination se caractérisant par le pouvoir de donner des ordres, d’en contrôler l’exécution et de sanctionner les manquements (Cass. soc., 28 novembre 2018, n° 17-20.079). Piloter par les livrables et les échéances est donc plus sûr que piloter par les ordres : horaires imposés, contrôle étroit ou intégration à l’équipe, pouvoir de sanction, sont autant de signaux à éviter. Le contrat de prestation requalifié en contrat de travail a un impact financier significatif : rappel des salaires, régularisation des cotisations sociales, congés payés etc.

Et si la mission change, s’arrête ou se termine ?

Toute mission évolue. Le contrat doit prévoir qui peut la modifier, à quelles conditions et à quel prix, le sort des sommes déjà versées en cas d’annulation et la remise des livrables. Pour une collaboration récurrente, rompre brutalement, même partiellement, une relation commerciale établie sans préavis écrit tenant compte de sa durée est susceptible d’engager la responsabilité de son auteur (article L. 442-1, II du Code de commerce) : ce texte peut jouer en faveur du freelance dont l’entreprise cesse de solliciter les services.

Reste ce que le freelance emporte : sa connaissance de vos clients, de vos méthodes, de vos outils. Une clause de confidentialité, une non-sollicitation proportionnée et un cadre clair sur l’usage des documents évitent de devoir démontrer après coup une captation. Mieux vaut organiser cette protection par le contrat que la rechercher devant le juge.

Définir le besoin, écrire le contrat, vérifier le freelance, piloter sans subordonner, anticiper la fin : ces étapes forment un tout, une faille à l’une d’elles fragilise les autres.


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Margaux Daltier, avocate au Barreau de Lyon

Auteur

Margaux Daltier

Avocate au Barreau de Lyon depuis 2018, j'accompagne les entrepreneurs et dirigeants de TPE, PME et ETI en droit commercial et en droit des contrats.

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